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traduit par Arianna De Marco et Xavier Ameziane
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articles �crits par De Marco
![]() ![]() Premier plan du loup |
Un appel avait annonc� son arriv�e. Le signalement parlait d�un loup pi�g� par un collet d�acier l�chement dissimul� dans l�herbe le long d�un �troit sentier, t�moin des allers et retours d�animaux accoutum�s � se d�placer en cachette � la tomb�e de la nuit. Lui est arriv� en plein jour presque � l�heure du d�jeuner, �tendu � l�int�rieur d�une petite camionnette des services v�t�rinaires, une corde au cou mettant � l�abri les conducteurs de ses �ventuels et impr�visibles sursauts. |

Rasage de la patte du loup

Pose de la perfusion au loup
L'exemplaire soign� au Parc est rest� mis�rablement pi�g� au collet au pied du village pendant plusieurs jours�; il parait que les gens du coin sont all�s le regarder en cachette jusqu'� ce que le maire, mis au courant de l'�trange procession de ses concitoyens, avertisse les gardes forestiers qui ont pourvu � le transporter au Parc, en collaboration avec les services sanitaires locaux. Un loup qui git � terre, serr� dans un �tau qu'il lui p�n�tre de plus en plus dans la peau � chaque tentative pour se lib�rer, ne repr�sente une menace m�me pas pour une personne particuli�rement peureuse ou craintive. En s'attardant simplement � l'observer, chez quelqu'un il a y peut-�tre eu de la complaisance pour un danger �vit�, chez certains la constatation d'une juste punition pour un assassin potentiel, chez d'autres une revanche sur une nature sauvage qui n'accepte pas de se faire apprivoiser. Dans tous les cas il s'agit de pr�jug�s qui aveuglent le sentiment de piti� que la gestuelle d'un corps souffrant devrait r�veiller et qui est bien reconnaissable dans un loup, comme le comprend bien celui qui a eu l'opportunit� de gouverner un chien et de percevoir ses �motions.
L'imm�diatet� de l'image qui provoque des �motions particuli�res est enferm�e dans la toile d'araign�e de nos constructions symboliques: il peut alors arriver que ce loup-l� et sa souffrance soient m�lang�s dans les esprits aux nombreuses autres histoires de loups qui y sont archiv�es ou, plus sp�cifiquement, rapport�s � l'essence du loup que les langages ont voulu construire et transmettre. Voil� alors que se mat�rialise le loup de la fable, celui du Petit Chaperon Rouge, capable de d�vorer enti�rement la petite-fille et la grand-m�re, sauv�es ensuite par le bon chasseur qui tire sur le loup, lui d�chire le ventre et lib�re les deux victimes effray�es.
Beaucoup d'animaux ont �t� farcis de sens magique, �tres tot�miques non respect�s pour eux m�mes mais pour leurs qualit�s symboliques. Le serpent, craint d'une fa�on g�n�rale pour ses guet-apens mortels � base d'injections v�n�neuses ou de spires �touffantes, fut per�u dans l'ancienne Egypte comme embl�me de l'immortalit� vu que la mue de la peau fut associ�e � une sorte de renaissance � la vie dans un nouveau et brillant costume. Ce fut peut-�tre ce symbolisme � d�terminer, parmi les Egyptiens, le rite de la circoncision qui aurait conf�r� au circoncis l'immortalit� du reptile � travers le d�collement du pr�puce du phallus serpentiforme. La m�me coutume fut reprise successivement par les Juifs et les Musulmans. Dans le besoin de d�nigrer toutes les formes de culte des animaux, la communaut� chr�tienne des origines r�pudia le serpent qui devint le tentateur du paradis terrestre, condamn� � �tre �cras� toujours, sans piti� et partout. En en ignorant sa vraie nature le serpent fut repr�sent� comme d�pourvu de sensibilit� et expos� au moindre caprice de notre imagination.

Le loup endormi

D�placement du loup dans l'infirmerie
Des simplifications analogues arrivent continuellement comme quand on sent le besoin d'�tiqueter des ordres entiers d'animaux comme nuisibles ou dangereux, avec des r�gles et des articles de loi qui en disciplinent l'utilisation. Encore une fois ceux-ci sont per�us comme signifiants, essences abstraites qui ne tiennent pas compte de leurs variabilit�s individuelles, surtout au niveau comportemental. Cette fa�on de s'approcher � la compr�hension des autres animaux, comme d'ailleurs aux autres subjectivit�s naturelles, soutient une conception dualiste qui consid�re pr�existants � l'exp�rience non seulement les individus mais aussi leurs images mentales, ench�ss�es dans les langages. Ce qui est conceptualis� est un univers de signes et de sch�mas interpr�tants, s�lectionn�s de mani�re adaptative par les processus naturels pour recomposer mentalement, comme dans un puzzle, les paysages naturels dans lesquels nous sommes plong�s, avec leurs composantes biotiques et abiotiques; chaque repr�sentation symbolique acquiert l'objectivit�, c'est-�-dire qu'elle persiste en se rendant ind�pendante du processus qui l'a engendr�e.

Le loup sur la table d�op�rations pour une premi�re intervention

Les profondes blessures report�es par le loup
Il peut ainsi arriver qu'en se trouvant en face du loup mis�rablement pi�g� par le collet, on ne discerne pas de l'�v�nement sp�cifique son signifiant, c'est � dire l'id�e du loup d�j� m�moris�e: l'esprit met en sc�ne chaque fois ses objets pr�emball�s, tout au plus en les remodelant sur la base de ses exp�riences. Dans un tel processus l'attention est donc mise sur une entit� abstraite, conceptuellement d�crite comme un type morphologique ou comme une cat�gorie zoologique, plut�t que sur un individu, celui qui doit concr�tement lutter pour la survie et la reproduction.
Ce scenario tra�tre est r�cit� plus fr�quemment que l'on puisse croire et porte, en situations ingrates, � assumer des attitudes sinon complices du moins tol�rantes. Quand les gens observent les corps oscillants des jeunes pendus � l'aube aux portes de T�h�ran, ou assistent � la lapidation des femmes "adult�res" comme il y a quelques si�cles ils les regardaient br�ler comme "sorci�res" dans les b�chers de la Sainte Inquisition, ou assistent aux "sc�nographiques" ex�cutions de masse avec un coup � la nuque de la part des pelotons chinois, quand ils suivent comme parents des victimes l'agonie des condamn�s � l'injection mortelle dans les technologiques prisons Am�ricaines, les participants � de tels spectacles lugubres, m�me en �tant choisis pour v�hiculer un message d'avertissement et de terreur, per�oivent d'une fa�on g�n�rale dans ces corps �cras�s non pas des individus souffrants � lesquels il est au moins d� la piti�, mais des repr�sentations mentales aux contours ind�finis tels la sorci�re, le monstre, le terroriste, non cueillis comme des sujets en devenir mais comme des entit�s symboliques � �liminer tels n'importe quels objets nuisibles. L'�tre humain dou� d'une dimension "rationnelle", qui s'interp�n�tre et qui s'entrelace � une instinctive, est donc � la merci d'un monde de signifiants, c'est � dire d'habits confectionn�s par les langages qu'il ne sait pas souvent contr�ler.

Oxyg�ne pour aider la respiration du loup
Alors qu'un pr�dateur comme le loup, en donnant la chasse � la proie, la per�oit simplement comme un repas, l'homme dilate � d�mesure l'action � travers sa narration symbolique, et un tel �tirement du temps permet l'accomplissement des langages �thiques et moraux, qui se sont affirm�s au cours de l'�volution comme des adaptations probablement gouvern�es par la s�lection sexuelle. Cruaut�s et atrocit�s, parfois indiqu�es ouvertement comme "bestialit�s", sont alors des termes qui s'adaptent plus � quelques comportements humains vu que dans leur d�roulement elles sont pond�r�es par les langages; l'expression qui attribue � beaucoup d'infamies une matrice bestiale quand elles r�pondent en r�alit� � la sp�cificit� de quelques activit�s humaines en r�sulte donc compl�tement trompeur! Le loup de la fable, qui avant de d�vorer l'agneau l'accuse en restant en amont de lui polluer l'eau du ruisseau, refl�te le besoin typiquement humain, tr�s hypocrite, d'ins�rer les propres actions sanglantes dans un cadre justificateur m�me si celui-ci est effront�ment risible.

Une seconde intervention

Apr�s l�intervention
Mais en revenant au vrai loup, celui accueilli au Parco dell'Abatino, nous disions que quatre jours apr�s son hospitalisation il commen�ait � montrer les premiers signes d'am�lioration. Un des aspects particuliers pr�sent chez l'animal sauvage en convalescence est le passage ind�chiffrable d'un �tat d'apathie r�elle � une simulation de sa vraie condition physique. Un li�vre, tra�n�e par le cou comme un bon repas � consommer � l'abri de regards indiscrets, conserve sa derni�re possibilit� de salut en faisant semblant d'�tre mort; n'importe quelle distraction du pr�dateur est suivie par un d�clenchement fulgurant vers le salut! La s�lection naturelle a favoris� l'affirmation de tels comportements tra�tres. Ces consid�rations sugg�raient d'�tre attentif � la r�ception des faibles signaux d'une condition physique r�cup�r�e du loup qui au minimum aurait conseill� une plus grande pr�caution pour le soigner. Il commen�ait � changer de position dans la cage, mais il ne le faisait jamais en notre pr�sence�: ainsi le soir nous le laissions couch� d'une certaine fa�on et le matin nous le retrouvions dans une autre. Il continuait � refuser la nourriture, � base de viande, qui lui �tait offerte�; puis, au sixi�me jour, il commen�a � en d�vorer des morceaux d'un kilo, mais il ne le faisait jamais en notre pr�sence: il continuait � faire l'apathique et le paresseux mais de la viande laiss�e le soir dans la cage, le matin il n'y en avait plus trace! Il continua comme cela trois autres jours pendant qu'il s'assujettissait de moins en moins aux soins. Un soir il grogna quand la blessure lui fut nettoy�e et nous compr�mes que ce n'�tait plus le cas de trop approcher les mains de ses m�choires. Le dernier soir qu'il resta chez nous, nous l'entend�mes plusieurs fois hurler en pleine nuit: bien que l'on puisse �tre habitu� � certains sons, cet appel a quelque chose de magique; contrairement � l'aboiement du chien il traverse le corps, fascine et effraie. On sent qu'il s'agit d'un langage ancestral qui appartient � un monde symbolique, qui n'est pas destin� � nous mais � d'autres esprits! Pour nous ce fut seulement l'indication que le loup �tait en nette reprise, bien qu'il simulait son �tat encore faible et malade. La confirmation arriva le matin suivant. La cage �tait vide, ce n'�taient pas les portes qui avaient c�d�, mais les barres m�me de la cage, apte � retenir des chiens en convalescence mais pas un loup qui avait retrouv� sa vigueur. La porte de l'infirmerie o� se trouvait sa cage avait habilement �t� ouverte en manipulant la poign�e. Les mailles de la voli�re qui englobait l'infirmerie pr�sentaient sur une c�t� une fissure l�g�re ouverte � coups de dents: � travers cet �troit passage le loup s'�tait enfil�; quelques traces juste devant puis plus rien. Le loup �tait retourn� � son monde ou au moins � ce qu'il reste de celui-ci!

Vers la gu�rison du loup

Le loup, le jour pr�c�dent la fuite